En vrac depuis Ushuaia

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Argentine - Ushuaia
de Laura, le 19-02-2007

En vrac depuis Ushuaia

L’arrivée en avion à Ushuaia, à en juger par la taille de l’aéroport et la surprise des locaux apprenant que je débarque tout juste de Paris, est assez inhabituelle. La plupart des voyageurs “finissent” à Ushuaia. J’aime pour ma part bien l’idée d’avoir commencé par la fin.

“El fin del mundo”, aussi appelé “culo del mundo”. Lobo Antunes parlait de l’Angola en évoquant le “cu de Judas” (pour des raisons certes plus politiques que géographiques), mais l’histoire et le climat d’Ushuaia lui feraient mériter la même appellation, celle d’un lieu où l’on n’a guère envie d’être enterré... A l’origine simple baraquement de missionnaires devenu base militaire de la Marine puis pénitencier à la fin du XIXème siècle : le gouvernement argentin espérait y attirer les familles des bagnards pour assurer le peuplement de la région et affimer l’appartenance territoriale face au trop proche voisin chilien. Une histoire racontée au Museo Maritimo y del Presidio, abrité dans les murs de l’ancienne prison, qui retrace la découverte de ces terres d’enfer et de l’enfer créé sur cette terre nouvellement découverte.

Bruce Chatwin, chap.53 de En Patagonia: “Tierra del Fuego – la Terre de Feu. Les feux étaient ceux des Indiens fuégiens. Selon une des versions de l’origine de cette dénomination, Magellan n’ayant aperÇu que de la fumée l’avait appelée Tierra del Humo, Terre de la Fumée, mais Charles Quint décida qu’il n’y avait pas de fumée sans feu et changea le nom. Les Fuégiens sont morts et tous les flux éteints.”

L’Homme blanc a en effet réussi à exterminer la population indigène. Deux méthodes simples et radicales: a) la bonne vieille chasse au sauvage; b) l’imposition du port de vêtements, entrainant par manque d’habitude et partant d’hygiène la prolifération de bactéries et virus en tous genres, grippe, rougeole, tuberculose… Pour citer encore Bruce Chatwin (ibid, chap.56): “Dans les années 1890, une version sommaire de la théorie de Darwin – dont l’idée avait germé en Patagonie – retourna en Patagonie et sembla encourager la chasse aux Indiens. Une formule, “la survivance des mieux adaptés”, une Winchester et une cartouchière donnèrent à certains organismes européens l’illusion d’être supérieurs aux organismes indigènes, pourtant mieux adaptés qu’eux.” Ce fut la fin des Yámana (dont le beau nom signifie pourtant “vivre”, “respirer”, “être heureux”, “guérir” ou “être en bonne santé”), qui vivaient nus dans les îles du Canal de Beagle, nomades ne possédant que ce qu’ils pouvaient transporter, ingurgitant plus de 6.000 Kcal par jour tirées de la graisse et de la viande des lions de mer, et ayant une température corporelle supérieure à 38,3ºC. Parlez-moi de progrès…

Le museo retrace aussi l’histoire de la prison et de ses plus fameux locataires, comme le charmant Petiso Orejudio qui s’amusait à brûler/attaquer/tuer des enfants, l’anarchiste ukrainien Simón Rodowitzky ou encore l’écrivain argentin Ricardo Rojas. Un vrai bagne du bout du monde, comme Cayenne, où l’Etat enfermait pêle-mêle les pires ordures et les prisonniers politiques. A l’Ouest rien de nouveau…

Une longue randonnée le lendemain dans le Parque Nacional Tierra del Fuego a illustré les raisons de l’échec de toutes les tentatives d’évasion: ceux qui arrivaient à sortir de la prison, après quelques jours d’errance dans un environnement grandiose mais hostile, préféraient y revenir pour échapper au froid, au vent et à la faim… Le Parque est d’une propreté absolue, et complètement désert: rencontré 8 personnes en 5h de marche sur un chemin supposément très fréquenté en cette haute période touristique estivale. Il est absolument splendide, coincé entre le Canal de Beagle et la pointe extrême des Andes qui s’abîment ici dans les marécages de tourbe et les rias. Les glaciers disparaissent, c’est Greenpeace qui le dit, photos à l’appui dans la feuille de choux locale. Sur un mur de la calle San Martin, on peut lire: “La tierra no la heredamos de nuestros padres, tan solo la tomamos prestada de nuestros hijos”.

Je pars demain pour Punta Arenas, Chile, en compagnie d’un couple d’Italiens rencontrés à l’AJ, Laura et Luca. 200 km à vol d'oiseau mais 11h de route (traversée du Détroit de Magellan en bac + de la frontière + routes un peu pourries...). A ver s’il fair un peu plus chaud plus haut….

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