Leçon d'humilité

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Bolivie - Potosi
de Laura, le 12-05-2007

Leçon d'humilité

Potosí, ville perchée à plus de 4000m d'altitude (ce qui en fait la plus haute au monde avec Lhassa au Tibet).
Journée éprouvante dans les mines du Cerro Rico qui surplombe la ville, tant physiquement que mentalement, avec un petit goût de retour au Moyen Âge...
Une foule de têtes blondes piaillent en anglais devant l'agence à l'heure du départ, je redoute le pire, mais heureusement quelques hispanophones traînent dans le coin et notre petit groupe (3 Espagnols, 1 Bolivien et moi) se voit adjoindre comme guide Rodrigo, un ancien mineur qui a eu, comme nous le comprendrons plus tard, la chance d'en sortir.
L'économie de la région repose exclusivement sur ces mines, dont sont extraits zinc, cuivre etc... et surtout argent, qui a fait la réputation du lieu et à partir duquel étaient fabriquées à l'époque coloniale la majeure partie des pièces de monnaie circulant en Espagne et en Amérique latine. A l'origine présent à l'état pur, il ne s'y trouve plus aujourd'hui que sous forme de sulfate d'argent (30 à 60% après raffinage).
Les premiers filons furent découverts très tôt par les indigènes habitant la région (Quechuas et Aymaras), mais ne furent pas exploités car considérés comme appartenant à la Pachamama, la déesse mère. Ce sont les Espagnols qui s'employèrent dès leur arrivée à perforer la montagne et y faire travailler indigènes et esclaves noirs venus d'Afrique (qui ne purent néanmoins jamais s'adapter au climat local et furent envoyés vers le nord du pays, entre les Yungas et la forêt amazonienne).
La visite commence par un arrêt au mercado minero, dans lequel on trouve pêle-mêle fruits, épices, moutons fraîchement égorgés découpés à même le sol et tout le matériel du parfait petit mineur : des barres de nitroglycérine aux lampes à mèche servant à détecter la présence de gaz toxiques (méthane et monoxyde de carbone notamment, présents en grande quantité dans les tunnels ; il paraîtrait que les Anglais utilisaient des canaris pour ce faire, et les Français des rats, hum à vérifier...), en passant par des bouteilles d'alcool de canne à sucre pour les libations à la Pachamama et au "Tio" (le protecteur de la mine, divinité syncrétique issue des croyances indigènes et du diable catholique, dieu des profondeurs). Ces libations ont lieu tous les premier et dernier vendredi du mois, et sont une occasion pour les mineurs de faire de menues offrandes et partager le redoutable alcool à 96º (oui, j'ai bien dit 96, j'ai goûté, ça tuerait un boeuf, ça ne fait qu'ajouter à la liste déjà longue de poisons qu'ils inhalent à longueur de journée, mais c'est parfaitement légal et surtout utilisé pour se donner du coeur à l'ouvrage...).
Pendant longtemps l'entrée dans les mines fut interdites aux femmes : leur présence troublait le Tio et faisait enrager la Pachamama, provoquant de terribles disputes conjugales et partant la raréfaction des minerais. En 1932, la guerre du Chaco contre le Paraguay envoya cependant la majeure partie des mineurs au front, et les femmes décidèrent d'y descendre pour subvenir aux besoins de leur famille.
La visite se poursuit par les usines de raffinage. Des machines y tournent nuit et jour pour broyer la roche extraite des mines, lui ajouter des agents de raffinage (notamment cyanure et mercure) permettant d'isoler les minerais, puis filtrer et décanter le tout. Une odeur épouvantable s'en dégage, les pauvres bougres travaillent sans masque ni gants, circulant sur des estrades de bois pourri.
Mais ce n'est rien comparé à ce qui nous attend à l'intérieur des mines : nous grimpons jusqu'à l'entrée principale, située à 4350m d'altitude, l'oxygène se fait rare (mais il sera une bénédiction à la sortie). Pourvus de vêtements protecteurs et de bottes mille fois utilisés, d'un casque et d'une lampe frontale, nous pénétrons dans le sombre boyau et commençons à progresser courbés, puis pliés en deux, avant de finir par ramper à quatre pattes dans des tunnels d'un mètre de diamètre. Je ne suis pas clautrophobe, mais j'avoue avoir eu du mal, pendant l'heure et demi qu'a duré la plaisanterie, à chasser de mon esprit les 400m de roche se trouvant au dessus de ma tête. Ne pas penser, ne pas penser... Il fait chaud, très chaud, l'air ne circule pas et est saturé de gaz divers et variés, par terre traînent des bouteills vides de soda, d'alcool, des mégots de cigarette, du papier toilette usagé...
Aucune signe de vie dans les premières galeries, c'est samedi et il y avait fête au village hier soir. Mais en descendant vers les profondeurs, nous croisons des mineurs qui tirent à mains nues des wagonnets de 2t plus vieux que les romans de Zola, chargent des dizaines de kilos de roche dans des paniers en osier hissés à la force des bras par leurs compagnons des galeries supérieures. Les types sont jeunes, ils commencent dès l'âge de 14 ou 15 ans et n'ont guère espoir de dépasser les 40 s'ils restent là toute leur vie. Tous mâchent assiduement des feuilles de coca, réputées pour couper la faim, éviter le mal d'altitude et donner de l'énergie ; ils les accumulent en une boule qui finit par former une énorme bosse sur la joue, dont la taille atteste du temps passé ici bas. 
La journée de travail est en théorie limitée à 8 heures par jour, de 4 à 7 jours par semaine. Les mineurs sont organisés en coopératives qui traitent et distribuent la production, et payés environ 800 bolivianos (80 EUR) par mois, salaire supérieur au revenu moyen national (500 bolivianos) et pouvant varier en fonction de leur assiduité et de la teneur de la roche extraite en minerais.
Des conditions de travail épouvantables, d'un autre temps et vouées à la perdition, puisque les mines s'appauvrissent petit à petit et ne fourniront plus de quoi faire vivre la région d'ici quelques décennies. 
J'ajouterais à cela, en bonne occidentale, la problématique environnementale : les citernes recueillant les restes d'acides et autres substances servant au raffinement sont pleines, il n'existe aucun dispositif de retraitement et il faut en construire de nouvelles pour pouvoir poursuivre la production. 
Je tâcherai de me souvenir de tout cela la prochaine fois que je me plaindrai, le cul assis sur une chaise derrière un ordinateur...

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Commentaires sur cet article
sev
Pourvu que personne au gouvernement ne lise ton article : 8h/jour, 7 jours/7 et la mort assurée à 40 ans ce qui résout l'épineux problème des retraites... ça pourrait des idées à certains.
Pour le moment ça nous permet, à nous autres petits français moyens, de relativiser sur notre sort.
Vive la République et vive la France!
... et bonne escale à Santiago Bella!

 

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